Deep Skin
by Gavin Younge
Deep Skin à Cosmopolis, Nantes. 17 juin – 12 juillet – info: Nathalie MILTAT E-mail: contact@lanoiregalerie.com Tél : 00 33 1 42 39 17 66

Samuel Hendricks. Gavin Younge/Vanessa Cowling 2009
Deep
par Maud de la Forterie (extrait du catalogue)
Aux confins de la perception et du ressenti, les œuvres de Gavin Younge sillonnent les blessures traumatiques d’une Afrique du Sud en pleine mutation sans pour autant les panser. Sculptures et installations interpellent sous le mode privilégié de l’émotion tacite et laissent entrevoir des parcelles de souffrance, le plus souvent véhiculées par l’utilisation accrue du vélin, métaphore du corps et de la peau où se lisent sans détours les plaies et les cicatrices d’une société au douloureux passé. Si l’on s’en approche, s’opère alors sans crier gare la métamorphose du regard en une perception plus élargie. La vision laisse place à la sensation, le familier s’efface au profit de l’intime et sous le plus commun des objets s’étale le spectre d’une mémoire qui ne nous appartient pas et que nous ne pouvons partager. Simplement palper. Aérienne.
La part de l’Intime
Utiliser la peau, le vélin, pour mieux atteindre le replié, l’intime. Et désigner ce qui nous entoure, nous dépasse : l’Histoire régénérée dans une actualité familière. Une charge émotionnelle, largement soutenue par l’emploi récurrent du vélin, sature ainsi les œuvres de Gavin Younge. Matériau de prédilection, son essence tout aussi noble qu’organique suggère la peau, instance primordiale pour qui a vécu sous le régime de l’Apartheid, véritable surface d’inscription sur laquelle s’immatriculent les traces des dévastations, les empreintes des évènements. Telle une excroissance, une prothèse, le vélin remodèle les objets les plus usuels, mais aussi les plus distinctifs: une valise du XIX° siècle, un sceptre, tous deux porte-parole d’un passé révolu, porte-mémoire d’une Histoire achevée. Opaque et transparent, le vélin enveloppe et camouffle, protège et dissimule: dans l’interstice qui sépare le visible du caché, se loge une dualité que Younge explore strate par strate.
L’intimité dans son état brut, L’intimité dans tout se qu’elle a de plus viscéral : les organes. Des gilets de sauvetage semblant naviguer sans repères inondent l’espace, chacun simplement rattaché à un dessin mural représentant les organes vitaux que sont le cœur, les poumons et l’estomac. Leur forme disgracieuse n’inspire que qu’angoisse et étouffement : la peur au ventre, l’estomac noué, le cœur qui saigne. Faire appel au plus profond des êtres pour suggérer un ensemble plus vaste, spongieux et atmosphérique, à la marque indélébile bien qu’atténuée. Réalisés à partir de vélin grossièrement suturé, opérant telle une métaphore de l’acte chirurgical et de la guérison, ces trois « gilets de sauvetage » se font les frêles vecteurs des états somatiques de la durée et de la fragilité humaine. Ils rappellent une œuvre plus ancienne, La démocratie du cœur, la démocratie de l’estomac où, sur une chaise longue aux réminiscences psychanalytiques, là encore recouverte de vélin, est projetée une vidéo qui met en scène un personnage asexué à l’anatomie changeante, miroir de quiconque le regarde. La portée de ces œuvres remémore à chacun une histoire « autre » et pourtant connue, dont les ramifications prolixes peuvent être captées à qui sait les entendre : l’émigration ou la diaspora pour les gilets, les disfonctionnements politiques où sont privilégiés l’enrichissement personnel (et de l’estomac) au détriment de la communauté (et du cœur) pour les deux démocraties. Elles invoquent ainsi pour reprendre les mots de David Bunn, des« catastrophes distantes », et par là même occasion l’impossibilité de les représenter dans leur entière totalité.
Convocation de la disparition : la part fantôme
Suggérer pour mieux représenter, tel est le Credo fructueux dans lequel s’engouffre Gavin Younge afin de traiter plastiquement les thèmes sous-jacents de ses réalisations : traumatismes et dévastations, guerres et violences politiques, Perte et reconstruction, soit autant de visions parcellaires de l’Histoire et de sa Mémoire. Younge fait usage de la métonymie visuelle pour déployer des œuvres graves au vocabulaire émotionnel certain, bien éloignées des représentations frontales où se rejoue sans cesse le traumatisme évoqué. Le ressenti est son domaine, la perception sa terre d’élection. Nul n’est besoin de montrer des atrocités pour en évaluer les désastres. Sous un mode plus subtil, à travers l’utilisation du vélin, perçue comme un véritable processus de régénération, Younge «recoud» notre vision et nous donne à voir l’étendue des dégâts.
De ce cheminement découle une typologie de la disparition au sein de laquelle se niche la part fantôme de ce qui a été mais qui n’existe de nos jours plus. Les Œuvres de Younge se faufilent dans les spectres de la Mémoire et redonnent la parole aux témoins secondaires, aux objets inorganiques dans leur plus grande quotidienneté. Vidéaste reconnu, il filme ainsi dans Forces favourites les scènes de dévastation conséquentes à la guerre en Angola, guerre à laquelle participa activement l’Afrique du Sud, par le biais de ses périphéries, de ses contours: bus accidentés, paysages désolés, carcasses de voitures déployées. Dans ce cas précis, la violence et le traumatisme ne cherchent ni refuge dans le corps, ni dans le témoignage verbal. La camera enregistre simplement les manières d’habiter un monde devenu étranger. D’autres œuvres renseignent sur cette guerre, comme ces lames de parquet sur lesquelles prennent place des images d’oiseaux, stigmates d’une ornithologie étroitement associée à la tradition intellectuelle coloniale. Younge a peint ces représentations alors qu’il se trouvait dans une ancienne demeure désormais abandonnée. C’est à même les ruines qu’il a extrait ces morceaux de bois pour donner libre cours à leur prosaïque témoignage, auparavant tapis dans les décombres. Et les envelopper, les recouvrir, les recouvrer.
Prothèse mémorielle, prothèse de régénération, prothèse post-traumatique. Mi opaque, mi transparent, le vélin camouffle les plaies en même temps qu’il donne à voir la cicatrice originelle. Remplir et rembourrer : le plein appelle le vide et le vélin peut également se faire creux, à l’image des Quaggas, cette espèce disparue de zèbres, içi moulés et regroupés en troupeaux, masse galopante semblant flotter dans les airs. L’absence se fait présence et la reconfiguration se mue en une mémoire de l’empreinte : ces Quaggas agissent contre la défaillance du souvenir. Celui d’une faune et d’une flore desquelles ne réside nul vestige.
Retournements, détournements
Le recours au vélin, bien que multiple chez Younge, ne souffre d’aucun essoufflement. Cuir à part entière, il se nourrit de natures opposées, archaïques ou au contraire luxueuses. Younge le manie avec grand respect et s’inspire de sa richesse symbolique pour désigner sans affronts les violences politiques perçues à l’echelle domestique. A coup de néons abrupts, la célèbre compagnie américaine de jouets se mue en Guns-R-us . Simple mais efficace. L’œuvre de Younge ne témoigne pas de la marche de l’Histoire ni même ne forge une mémoire qui n’est pas la sienne et qui n’est pas la nôtre.
